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Dérapages Médiatiques : tentatives d’explications...

mardi 5 octobre 2004, par Arthur Lutz

Alors que des rumeurs courent dans les couloirs de Soundsmag sur un article d’un dissident remettant en cause le principe de nos brèves chroniques sur ce que nous appelons les dérapages médiatiques, je vous concocte une contre-attaque bonne enfant avant même d’avoir reçu ces critiques.

Pour exposer ma pensée, je prendrais comme exemple deux “dérapages” qui n’étaient pas loin de faire leur place dans notre chronique... La couverture médiatique de la mort “accidentelle” de deux inspecteurs du travail il y a a peine trois semaines en France, et le mensonge qui a eu lieu lors de la journée contre la violence routière le 16 mai 2003. Dans un cas une pure omission médiatique, dans l’autre un pur mensonge médiatique.

Deux inspecteurs morts par balle

Au sujet des deux inspecteurs du travail, l’histoire telle que nous la connaissons est la suivante : deux inspecteurs du travail se rendent sur une exploitation agricole pour contrôler la validité de contrat d’un certain nombres de travailleurs étrangers employés -soit-disant- sous le contrat OMIs (Office des migrations internationales - voir article dans le Monde Diplo). L’exploitant dit qu’il va chercher ceux-ci dans sa demeure, ressort avec un fusil à pompe et descend froidement l’un des deux inspecteurs du travail devant chez lui et tue l’autre alors qu’elle tente de s’enfuir. Il finit par retourner son arme sur lui-même mais est uniquement blessé a la mâchoire. Pouvons nous considérer cette tragédie comme un accident du travail ? Ironique pour ceux qui en jugent, et tentent d’en empêcher la concrétisation. De surcroît nous n’avions constaté de tels accidents de travail mortels - jusqu’ici - que dans des pays tels que le Brésil. En effet il y a a peine un an, un événement semblable se déroulait dans des circonstances très similaires. Cet évènement et son importance dans le contexte actuel mérite d’être débattu, mais nous nous efforcerons de ne pas rentrer dans celui-ci mais plutôt nous pencher sur la couverture médiatique qui a suivit cet événement.

La couverture médiatique est complètement absente. Pas une seule Une, des vagues mentions a la radio, une couverture dans la rubrique “faits divers” à la télé, probablement quelques lignes dans les quotidiens, une vague analyse dans Libération et de brefs articles dans Charlie Hebdo. Pas un seul article d’analyse dans les quotidiens à grand tirage. Quel contraste avec les couvertures médiatiques des violences subies par nos amis les flics ! Sans rentrer dans de longues explications sur comment certains événements peuvent initier une médiatisation d’un phénomène, mener à un débat public, une implication politique et tout ce qui s’ensuit (phénomène que je condamne allègrement sur notre système mediatico-politique), les proches desdits décédés voient leurs efforts de médiatisation finir dans un cul de sac.

Imaginez que vous êtes a la direction d’une rédaction journalistique, que vous recevez un communiqué de presse expliquant la situation. Vous vous rendez probablement compte de la gravité des faits, de l’importance du problème cité par rapport aux conditions de travail dans lesquelles évoluent un grand nombre de personnes dans ces exploitations agricoles (cantonnons nous à ce problème en terme de conditions de travail). Et là, vous vous dites que c’est un sujet important, qu’il mérite bien une attention médiatique importante et que le fait divers que vous alliez mettre en avant n’est en fait pas si lourd de signification. Et soudain vous vous rappelez l’ordre établi, les bonnes raisons pour lesquelles les choses sont ainsi : l’importance de l’économie dans notre société, le climat d’insécurité qu’il faut perpétuer, les intérêts économiques qui permette à votre édition d’exister, les publicités qui intercalent vos flashs ou articles, et enfin le fait que vous vouliez garder votre boulot. Finalement le fait divers n’est pas si mal en première page... et puis vous n’avez pas le temps n’est-ce pas ?

Pour une analyse plus complète : acrimed - Meurtres sans importance audiovisuelle : deux inspecteurs du travail tués

La non-affaire

Le deuxième exemple est révélé dans un documentaire disponible sur internet produit par la zeala, un télé associative parisienne. Vous pouvez le trouver ici. Sous le titre de “La non-affaire ou quand les publicitaires font l’information”, il conte l’histoire d’un évènement “militant” organisé par l’association “Contre la violence routière” à l’occasion de l’anniversaire de ces 20 ans d’existence. Un coucher silencieux de 500 jeunes militants dans le jardin du Luxembourg à Paris pour symboliser les 500 blessés par jour, conséquence de la violence routière (marrant, j’aurais plutôt dit que c’était la bagnole qui exerçait cette violence, mais apparemment c’est plutôt la route). Les chiffres sont en effet accablants : près de 8 000 morts par an en France. C’était l’un des chantiers majeurs du gouvernement lors des faits. Importance politique oblige, nos chers Ministres des Transport et de l’Intérieur (aka Gilles de Robien et Nicolas Sarkozy) étaient présents pour l’occasion pour nous offrir leurs bonnes paroles de communicants, euh... représentants du peuple français.

Il s’avérait que parmi les 500 “militants” se trouvaient un certain nombre de figurants recrutés par une agence d’hôtes pour une mission salariée. Bernés à penser qu’ils figureraient pour un clip de musique, ceux-ci se rendent rapidement compte de la supercherie et huent leur chers ministres lorsque ceux-ci font leur apparition surprise. Le mensonge passe comme une lettre a la poste aux JTs de toutes les chaînes et dans la plupart des journaux. Les figurants abusés décident alors de faire un communiqué de presse révélant leur participation payée et payante. Quelques jours plus tard, les journaux “repentis” sont forcés de révéler une partie du mensonge.

Le documentaire fait assez bien l’exposé de la situation et je vous conseille vivement d’y jeter un oeil. Ce qui nous intéresse particulièrement ici est le volet média de cette ’non-affaire’. Prenons par exemple France 2 : le jour même le JT montre les jeunes couchés par terre qui manifestent un intérêt non-dissimulé pour la cause et discourent de mots assez justes sur la violence des routes françaises. Alors que quand l’affaire explose quelques jours plus tard, sur la même chaîne une autre rapide interview nous dévoile un tout autre aspect. Le dialogue est le suivant :
- Pourquoi êtes vous la aujourd’hui ? (même question que dans le documentaire du lendemain de l’évènement)
- Euh... Ben, pour l’argent.
- Vous voulez dire que vous êtes payés pour faire ceci ?
- Oui, 30 euros.

Donc, que se passe-t-il lorsque ce journaliste rentre au studio pour découper son reportage ? Il ment sur l’authenticité de l’évènement, ou on lui “conseille fortement” de mentir, d’omettre ces images compromettantes, ou - pour les cyniques - il n’a pas le temps d’inclure les images qui révèlent la supercherie. Et là, on dérape pas mal... aux infos nationales... et sur une chaîne dite publique de surcroît...

Pour finir...

Le terme “dérapage” s’applique assez mal dans un contexte où il y a clairement des décisions prises sur ce qui fait la Une, et ce qui serait gênant dans un contexte mediatico-politico-économique (on pourrait en rajouter des termes...). Une telle censure - ou omission si vous voulez - de certains faits majeurs sont plus de l’ordre d’une manipulation médiatique. Mais faisons semblant que ce grave constat n’est qu’un dérapage, que celui-ci n’est pas vraiment une mainmise sur les plus gros canaux d’ “information” de notre cher pays. En effet n’a-t-on pas la liberté de la presse pour nous protéger de telles dérives ? En France, la quantité de titres de presse nous induit a croire qu’il existe une liberté de la presse. Néanmoins le nombre réduit d’acteurs qui contrôlent ces organes et les liens qui les unissent font qu’elle s’effrite doucement et sûrement. Goethe, ignorant que l’on pourrait réutiliser ces mots dans ce contexte disait : “None are more hopelessly enslaved than those who believe they are free”, “Ceux qui, faussement, se croient libres sont ceux qui sont le plus désespérément asservis.”

Sur ce thème, nous ne saurons que vous recommander le CQFD de septembre 2004 qui publie un excellent article sur la situation scandaleuse dans laquelle se trouve notre presse nationale ces jours-ci, en particulier sur le thème de l’antisémitisme en France. L’auteur titre “Agressions Médiatiques dans le RER D” et expose le phénomène des erreurs délibérées qui surgissent dans la presse et leur démentis qui s’y noient et passent du coup inaperçus.

Nous n’avons évidemment pas la prétention d’exposer les phénomènes qui affectent la presse avec justesse et exactitude dans ces colonnes mais simplement effleurer certaines petites choses qui nous semblent problématiques pour sensibiliser a ce problème que nous trouvons grave. Nous pouvons également vous recommander une bibliographie et filmographie (liste non-exhausive) :
- Sur la television de Pierre Bourdieu
- Les petits soldats du journalisme de François Ruffin
- Du journalisme en démocratie de Géraldine Muhlmann
- Acrimed - Action Critique Médias
- la plupart des films de Pierre Carles (chroniqués sur Soundsmag : Enfin Pris, Pas vu pas pris...)

Sur ce, nous continuerons a nous préoccuper des médias, et relater à ceux qui daignent nous lire ces petites choses qui nous font tristement rire.

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