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De la Dérision en Amérique - Tome I

Sarcasmes et media

vendredi 25 mai 2007, par Christopher Montel

Milos Forman y a pris un plaisir certain : les scènes finales de son film sorti en 1996 « The People vs Larry Flint » racontent la plaidoirie historique de l’avocat Alan Isaacman, joué par Edward Norton, défendant le géant dégoûtant du porno américain face au leader de la Christian Majority Jerry Falwell, et la reconnaissance écrite et explicite par la Cour suprême des États-Unis en 1988, à l’issu de Falwell vs Flint, du droit absolu et illimité à la satire au sein de la République des Pères fondateurs, dans une Amérique en plein reaganisme.

18 ans après, en 2006, la situation semble désespérée. Quiconque aux États-Unis ose critiquer l’administration Bush au pouvoir se fait taxer d’anti-américanisme, voire de sympathie pour les terroristes. Tout débat, toute polémique est violemment rembarrée, notamment par le célèbre cerbère Bill O’Reilly sur Fox news, dont l’émission The O’Reilly factor est de loin la plus populaire du genre. De toute façon, l’autocensure marche à merveille, les journalistes qui se permettent une quelconque remarque objective sur le bilan catastrophique de ces six dernières années savent qu’ils encourent de graves risques pour leur poste ou pour leur équipe éditoriale. Les exemples sont trop nombreux pour être énumérés ici, mais je prends, par souci de cohérence avec le sujet de cet article, l’exemple du présentateur comédien Bill Maher, qui dût annuler il y a quelques années son émission suite à des remarques trop radicales proférées sur le gouvernement.

L’époque d’Edward Murrow (Le journaliste des années McCarthy, sujet du film « Goodnight and Goodluck » de Georges Clooney.) semble appartenir à un passé lointain. L’information est muselée, on a uniquement le droit d’aboyer avec la meute. La chaîne documentaire The History Channel, organe suprême de la propagande religieuse et historique nationale à la télévision, ne diffuse plus que des documentaires « prouvant » la véracité des Livres Saints au Proche-Orient ou qui portraient l’hécatombe programmée du débarquement de Normandie en 1944 comme un tour au parc d’attraction du patelin. Les États-Unis sombrent dans l’abîme d’un quatrième Reich, une parodie de paradis totalitaire sur lequel même Joseph Goebbels en son temps ne pouvait se permettre de fantasmer.

Bien sûr, les saltimbanques, les artistes, le gratin d’Hollywood, les excentriques allumés dénoncent la situation. Quelques journalistes et documentaristes, tels Al Franken, Michael Moore ou Keith Olbermann continuent, chacun dans un style particulier assez bien calculé, parfois narcissique, à maintenir un semblant de contre-pouvoir médiatique face au terrorisme verbal (je n’oserais dire intellectuel) véhiculé sur le petit écran, les ondes ou dans la presse. Keith Olbermann termine toujours ses monologues enflammés contre Bush à la fin de son émission Countdown sur la chaîne MSNBC avec la célèbre phrase de Murrow, Goodnight, and goodluck, en jetant ses notes à la caméra. Al Franken et Michael Moore s’adonnent à un sarcasme et une truculence urbaine et sophistiquée, qui déplaît souvent au bon citoyen intègre du Bible Belt.

Bref, l’opposition, par sa simple expression et les façons avec lesquelles elle est véhiculée, touche dans le meilleur des cas un public déjà convaincu, mais se saborde aux yeux de la majorité silencieuse, qui y perçoit une expression de haine par les liberals suréduqués de la côte - une bande d’enragés homosexuels drogués, athées et infanticides - pour le président Bush et pour l’Amérique.

« Ne sais-tu pas que, de tout temps,

Depuis que l’homme a été placé sur la terre,

Le triomphe des méchants a été court,

Et la joie de l’impie momentanée ? »

Job, 20.4

Puis, L’Éternel des Armées (Pas Bush, Dieu !), dans Sa miséricorde et Sa bonté infinie, décide de punir le parti républicain, après six ans de règne presque absolu. Un peu comme l’entrée des États-Unis en guerre en 1917 ou en 1941 : en retard, mais on ne peut pas s’en plaindre, c’est mieux que rien. Dès la rentrée 2006, une succession de sulfureux sacrilèges éclate au grand jour.

En décembre 2006, Ted Haggard, plus connu sous le nom de Pastor Ted (je déconne pas), époux admirable, père exemplaire et leader du National Association of Evangelicals, une des plus grandes sectes intégristes homophobes du pays, est trahi par le prostitué homosexuel avec lequel il jouait au bouchon depuis des années sous amphétamines, dans le secret absolu, moyennant biffetons plus gros que d’habitude. Badabim, badaboum : dégommé et déjà gommé des mémoires, il démissionne.

Quelques semaines avant, David Kuo, un intégriste chrétien qu’on qualifierait là-bas de modéré, ayant travaillé avec le gouvernement Bush sur les programmes d’aide financière aux organismes religieux du pays, les Faith-based Initiatives, dénonce dans son livre « Tempting Faith » le manque de Foi chrétienne à la Maison blanche, qu’il considère de façade. Selon cet illuminé écoeuré par son bain dans la fange politicarde, d’une naïveté déconcertante comme on aime, le consigliere du président, Karl Rove, serait une sale ordure athée blasphématoire, et le soutien du parti républicain pour la cause intégriste chrétienne, un pur calcul électoral. No way ! Say it ain’t so ! Le fait que ces accusations proviennent d’un intégriste chrétien, et non d’un golden boy cynique de la côte Est, change totalement la donne : « Tempting Faith » de David Kuo est un best-seller national, le Bible Belt commence en effet à douter.

Le Châtiment divin à l’encontre des républicains ou des grandes institutions intégristes surenchérit encore aujourd’hui avec la démission humiliante (Hôssana ! Hôssana !) du néoconservateur Paul Wolfowitz de la Banque mondiale après les révélations sur son adultère et son népotisme.

« And I will strike down upon thee,

With great Vengeance and furious Anger,

Those who attempt to poison, and destroy My brothers !

And you will know My name is the Lord !

When I lay My Vengeance upon thee ! » [1]

Ezechiel Tarantino, 25.17

Mais rien n’a pu égaler à ce jour la stupéfiante Providence divine des premiers jours du Grand Châtiment de 2006 avec le Foleygate, authentique cauchemar républicain sans réveil qui contribua de façon décisive à la victoire écrasante des démocrates aux législatives de novembre, lorsque le parti républicain se vit abandonné en masse par ses ouailles intégristes écoeurées.

En octobre 2006, Rep Mark Foley (R), représentant républicain de Floride à la Chambre, et président du comité contre les prédateurs pédophiles sur Internet, se révèle lui-même être un horrible et monstrueux pédophile qui harcèle depuis des années, par email justement, les éphèbes parmi les congressional interns, les stagiaires du Capitol Hill, mineurs donc, provenant des meilleurs highschools de l’Union. Une mise à mort publique superbement mise en scène. De la chaîne populo-réactionnaire ABC au bastion libéral MSNBC, vous pouvez imaginer le carnaval. Rep Mark Foley (R) démissionne et explique qu’il est alcoolique, ce qui le pousse à commettre de telles abominations ( ...?). L’ignoble saboteur des bonnes mœurs jusqu’ici plus ou moins impeccablement tenues par le Grand Old Party, s’enferme en quarantaine dans un centre de désintoxication. Georges W Bush lance des désaveux furieux. Au parti républicain on procède à la déshumanisation totale de Mark Foley. Mais ses collègues républicains ou démocrates, tous au courant depuis longtemps des déboires de Foley, se voient félicités par le président Bush, enfin les républicains en tout cas.

« Il a éloigné de moi mes frères,

Et mes amis se sont détournés de moi ;

Je suis abandonné de mes proches,

Je suis oublié de mes intimes. »

Job, 19.13

Que fait la chaîne Fox news ? Obligée de participer à ce nouveau lynchage, qui pour une fois ne lui sied pas, elle décide d’afficher clairement par erreur une malencontreuse coquille pendant quelques heures. Devenu une insulte à son camp, le nom de Mark Foley, ex-représentant républicain (R), se voit affublé d’un (D), pour démocrate ! Comment annoncer autrement l’Apocalypse à un audimat persuadé que seul le parti démocrate cache, pour le principe, des pédophiles ? Et si encore c’était les couettes qui l’excitaient, mais non, rebelote ! Sodomite, en plus ! D’ailleurs sur Fox news on parle de « l’homosexualité » de Mark Foley, et non de ses actes de pédophilie. Impayable Fox, petite garce diabolique et sans vergogne, tu ne t’avoueras donc jamais vaincue.

Quelques jours après, un ex-confrère de Foley, de l’État de Georgia déclare sur CNN que les démocrates doivent partager la responsabilité du Foleygate et de sa divulgation à quelques semaines des élections législatives de novembre 2006, en n’ayant pas su prouver qu’ils étaient innocents.

Je préfère d’emblée vous conseiller, chers lectrices et lecteurs, de ne pas relire une dizaine de fois la phrase précédente pour essayer de comprendre cette logique imparable, je l’ai fait, ça ne sert à rien. Car comme nous le conseillerait Stephen Colbert, maître absolu et héros auto-proclamé de son émission The Colbert Report [2], cette logique n’est pas faite pour être comprise avec la tête, mais ressentie avec les tripes - le fameux gut feeling auquel il fait si souvent appel.

Pour se défendre de ces calomnies insensées, les démocrates, autruches fidèles à leurs trous, n’avaient rien dit, se considérant comme au-dessus de scandales scabreux qui d’habitude éclatent dans leur propre camp, que les anchormen de Fox s’appliquent constamment à rappeler. Une intimidation donc, pour décourager les démocrates à trop profiter de la situation ? Mais comme l’a dit Jon Stewart, anchorman principal de l’émission The Daily Show, sur la chaîne Comedy Central, la logique derrière ces accusations désespérées et ridicules amènerait du coup à condamner d’avance les 300 millions d’américains pour chaque meurtre commis dans le pays, tant que chacun n’a pas su prouver son innocence.

Comment se fait-il que cette réponse, marrante bien sûr, mais aussi dotée d’un raisonnement proprement politique, ne vienne pas d’un prétendant au leadership du parti démocrate, mais d’un comédien présentateur ? Jon Stewart peut se permettre comme vétéran en chef de son émission ce genre de réponse directe au gouvernement, in lieu du parti démocrate, mais il le fait avant tout parce que ça marche. L’audimat du Daily show, ainsi que du Colbert report, explose au moment où la terreur d’État par la machine républicaine s’effrite aux États-Unis.

Doit-on y voir pour autant un rejet de l’administration au pouvoir ? Certes aujourd’hui Bush n’est soutenu, dans les meilleurs cas de figure statistiques, par 40 % de l’électorat. Les raisons semblent néanmoins se trouver ailleurs, dans un malaise plus profond et structurel, que je tenterai de vous exposer dans le tome II, consacré aux plus grands maîtres américains de la satire politique à la télévision aujourd’hui, entre autres, Stephen Colbert.


[1“J’exercerai sur eux de grandes vengeances, En les châtiant avec fureur, ceux qui pensent empoisonner et détruire Mes frères ! Et ils sauront que je suis l’Éternel,
Quand j’exercerai sur eux Ma vengeance !

[2Prononcer « The Colbêr Repôr », avec le « r » à l’américaine.

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