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Cris et Chuchotements

« Les Innocents » de Jack Clayton (1961)

mercredi 2 décembre 2015, par Sébastien Bourdon

« Les Innocents » de Jack Clayton (1961)

Une comptine enfantine, déjà obsédante à nos oreilles, ouvre le film. De l’obscurité, surgissent ensuite, comme enchaînées, des mains jointes dans une prière, un sanglot plutôt. Un peu plus d’une heure et demie plus tard, par la magie diabolique d’un cinéma parfaitement maîtrisé, si l’héroïne n’aura jamais semblé douter un seul instant des évènements, le spectateur ne saura être définitif sur ce qu’il lui a été conté. Toutes les lectures semblent permises, du film de fantômes au drame psychologique.

Comme me le chuchotera mon fils à l’issue de la séance, on ne peut pas savoir, puisque tout est filmé du seul point de vue de l’héroïne, la gouvernante Miss Giddens (interprétée par la magistrale Deborah Kerr, dont elle disait que c’était là son plus beau rôle).

Le film commence par un entretien d’embauche, celui mené par l’oncle des deux enfants (Michael Redgrave), à la recherche de quelqu’un qui soit capable de s’en occuper (à sa place). S’y expose ainsi une aristocratie anglaise dans toute sa splendeur pré-victorienne, qui préfère les joies de la colonisation et les plaisirs de la grande ville aux tracas quotidiens que procurent l’éducation des petits. Une étrange question surgit lors de ce dialogue : « avez-vous de l’imagination ? ». Le film ne fait que commencer et cette interrogation semble en réalité directement dirigée vers le spectateur.

Adapté d’une célèbre nouvelle de Henry James, « Le Tour d’écrou » (1898), l’œuvre narre donc l’étrange et terrifiante aventure de cette gouvernante anglaise chargée de prendre soin de deux jeunes enfants au sein d’une immense demeure perdue dans la campagne anglaise (Bly, si un tel endroit existe). Film offrant différents degrés de lecture, il contient toutefois une leçon essentielle : s’il n’est pas sain pour les enfants de se confronter aux histoires des adultes (leur sexualité notamment), il n’est pas plus prudent pour lesdits adultes de se mêler des mystères de l’enfance.

La vaste propriété serait ainsi hantée du souvenir de deux amants maléfiques à la sexualité débridée qu’ont côtoyé et aimé les enfants, ces derniers étant nécessairement fascinés par ces âmes et ces corps libres dans une société si corsetée. La courageuse gouvernante, nonobstant son trouble (la chair et l’effroi), va tenter d’exorciser les lieux et les enfants de ces présences maléfiques pourtant défuntes. Rarement maison hantée n’aura été aussi bien filmée, livrant à l’hommage comme à la copie un boulevard qu’empruntent encore aujourd’hui de nombreux cinéastes, d’Alejandro Amenabar (« Les Autres » 2001) à Kyoshi Kurosawa (à peu près toute sa filmographie).

Puisant ses sources esthétiques dans un gothique anglais littéraire et cinématographique (impossible de ne pas penser aussi au « Rebecca » d’Hitchcock - 1940), le film brille par une incroyable réunion de talents, (son actrice principale, Deborah Kerr, mais aussi et entre autres Truman Capote au scenario). Il parvient ainsi à toucher au sublime de manière quasi continue, alliant sans faiblir toutes les potentialités de l’art cinématographique, visuelles comme sonores, procurant une forme détonante d’enchantement glacé.

Une œuvre qui s’offre volontiers à un visionnage multiple, on y revient de fait aisément. A l’instar de la gouvernante, tel le Thomas Hutter du « Nosferatu » de Murnau (1922), nous franchirons sûrement une nouvelle fois à pied le portail qui mène à ce château et, en lieu et place d’un terrifiant vampire, nous serons pris dans les rets d’une charmante petite fille en robe blanche vêtue, dont la première apparition sera comme inversée, puisque reflétée par l’eau de l’étang.

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