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Conte Cruel de l’Enfance

"Kes" de Ken Loach

samedi 12 novembre 2016, par Sébastien Bourdon

"Kes" de Ken Loach (1969)

Un film sur l’enfance, s’il est réussi, est une chose rare et précieuse, tant l’exercice est difficile et si souvent grossièrement raté, réduisant cette période charnière de l’existence à des lieux communs bêtifiants.

Il va de soi qu’il faut tout d’abord et surtout un acteur, un personnage que son âge ou sa petite taille n’empêchent pas de brûler à l’écran (Jean-Pierre Léaud dans "Les 400 Coups" serait sans doute l’exemple le plus pertinent). Ici, le corps maigre et les yeux bleus de Billy Casper (David Bradley) vous happent dès la première apparition à l’écran, au réveil de l’enfant. Cette sonnerie matinale qui marque le départ de la course du petit garçon mal peigné.

Casper coule des journées plus ou moins tranquilles dans un Yorkshire ouvrier où s’élèvent sur le vert gazon anglais les sommets noirs des terrils.

Pas de père, un grand frère peu affectueux et querelleur, une mère occupée à subsister et à trouver un énième amour. Casper n’est pas très heureux à l’école, fatigué par la rude vie qu’est la sienne, il se perd dans ses pensées, quand ses origines sociales semblent de toute façon le condamner à ne jamais sortir du prolétariat.

Alors Casper court et s’occupe. Profitant de ce que son environnement éducatif est finalement peu contraignant, il utilise l’espace, vert de préférence, comme un immense terrain de jeu solitaire. Découvrant dans ses errances un nid de faucon crécerelle (kestrel en anglais dans le texte), il décide d’en capturer un et de le dresser. Corps libre puis contraint de l’oiseau, à dresser, à éduquer.

Peu de films ont aussi bien restitué cette capacité de l’enfant à s’absorber jusqu’à l’oubli de soi dans une activité. S’y ajoutent ici la grâce du personnage et de son noble volatile (nonobstant l’emploi un peu trop récurrent des cordes et de la flûte en fond sonore).

Casper vit également les derniers élans de l’enfance, la masculinité et ses "joies" l’attendent au tournant. Confronté à ses semblables, souvent plus grands, plus forts, auxquels il n’a que son énergie et un corps malingre à opposer, il apprend l’injustice dans la douleur.

Mais Loach se refuse au pathos comme à la démonstration empesée. Ainsi, de ce qui est peut-être un des meilleurs matchs de foot jamais filmé. Cette manière particulièrement élégante de filmer les corps en mouvement, touche ici au paroxysme sociologique drôle et cruel. À peine caricaturale, cette partie endiablée des enfants avec leur entraîneur mauvais joueur et tyrannique semble résumer tout le grotesque que le sport collectif peut produire, mais avec une réelle tendresse. L’affection du cinéaste va évidemment de manière plus marquée vers ceux qui, trop chétifs, se retrouvent invariablement dans les cages, habillés d’un short trop grand.

La dénonciation d’un système social bloqué auquel il semble si difficile d’échapper, relevant ici de l’évidence, se fait également par touches subtiles. Un quasi documentaire peut-être, tant le souci du réel marque chaque centimètre de pellicule (vie de quartier, fêtes populaires, écoles...), mais les intentions politiques ne noient pas l’envie de cinéma.

Après le film, au cours du débat, un hurluberlu agité s’est emporté sur le fait que n’ait pas été abordée par l’intervenante la fauconnerie (c’est vrai ça, on ne parle jamais de fauconnerie ?!). Pas de quoi fouetter une animatrice de ciné-club, pourtant il semblait que si.

Sans qu’on parvienne à percevoir ce qui pouvait motiver une telle sortie un chouïa compulsive, on peut quand même noter l’aspect sociologique de cette pratique par l’enfant déclassé. En effet, activité aristocratique par essence, l’image d’un fils de prolétaires s’y adonnant pour échapper à son quotidien est surprenante et belle et donne à l’œuvre toute son élégance.

Sébastien

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