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Comment peut-on être persan ?

« Une Séparation » de Asghar Farhadi

mercredi 17 août 2011, par Sébastien Bourdon

A quoi sert le cinéma ? Je ne me défais pas de la profonde conviction qu’il est un outil pour mieux appréhender le monde. En quittant la salle obscure, au-delà de la satisfaction d’avoir vu un film haletant, j’ai eu l’impression d’avoir voyagé à Téhéran et de m’être fait une idée de ce pays et des gens qui y vivent. En effet, au-delà de la parfaite maîtrise de son scenario, malgré la censure, le cinéaste Asghar Farhadi nous donne une vision de l’Iran dont il n’est pas interdit de penser qu’elle est proche de la réalité contemporaine.

Or, incroyable, figurez-vous que les iraniens sont confrontés à des situations que nous pouvons rencontrer tous les jours, comme le divorce ou la maladie de ses proches. La difficulté de recruter du personnel de confiance également, observation socialement ciblée j’en conviens, même si, me semble t’il, assez pertinente au regard du film … Sur ces postulats classiques, je vois nombre de cinéastes français nous pondre un opus d’un ennui abyssal sur les difficultés relationnelles d’un couple bourgeois-bohême germanopratin (qui a dit Christophe Honoré ?). Il n’en est rien ici, et le succès incroyable rencontré par ce film dans notre beau pays s’explique certainement par son caractère haletant. En effet, sur les bases pourtant domestiques du récit, vous n’en resterez pas moins chevillé à votre fauteuil, en proie à un vertige émotionnel particulièrement intense. Le suspens est insoutenable, voire hitchcockien. J’ai justement revu l’autre jour « Qui a tué Harry ? » et le mystère n’est ici n’est pas moins épais.

Ce qui rend évidemment l’œuvre encore plus intéressante, c’est le contexte, l’Iran sous domination religieuse. La vision est sûrement un peu marxiste, mais elle frappe juste indiscutablement. Les démêlés cruels et violents rencontrés par les protagonistes permettent ainsi de constater à quel point la religion est instrumentée comme un moyen d’oppression du peuple et plus particulièrement d’un évident sous-prolétariat, la femme. La foi obligatoire, chevillée au corps social par la terreur, garantit presque parfaitement l’immuabilité des statuts et le silence des opprimés. Ne s’en sortent un peu mieux que les classes moyennes, les éduqués, c’est-à-dire ceux qui parviennent à ne pas se laisser totalement aller à un tel embrigadement.

Si les femmes sont les premières victimes, c’est également dû à l’orgueil idiot des hommes, qui se refusent à la concession et au dialogue, l’un parce qu’il ne peut plus supporter d’être du mauvais côté de la barrière sociale et l’autre, parce qu’il a des principes issus de sa classe. Elles se débattent, elles crient, elles pleurent, mais malheureusement, vainement.

L’intrigue est judiciaire, dès le début du film, nous sommes placés en position de spectateur mais également de juge et sur cet aspect là, le film n’est pas moins passionnant. D’autant que notre tâche est compliquée, mais cela ne gêne le déroulement de l’histoire, par quelques ellipses dont on ne saura pas si elles sont dues à la volonté du cinéaste ou si elles constituent un moyen de contourner la censure.

Définitivement passionnant, à tous points de vue.

Sébastien

P.S. play-list de l’été :

Foo Fighters, Wasting Light : si vous ne l’avez pas écouté cet été, il vous a manqué un peu de bonne humeur.

Ghost, Opus Eponymous : nos suédois masqués ne sont pas moins joyeux et élèvent l’âme avec leurs mélodies aériennes.

Eddie Vedder, Ukulele Songs : le leader de Pearl Jam aime la mer et ce disque minimaliste sied fort bien aux atmosphères estivales.

Rory Gallagher, Notes from San Francisco : sur un coup de sang, le défunt guitariste irlandais avait jeté à la poubelle un album entier enregistré en 1977. Voilà qu’il sort finalement aujourd’hui, donnant à nos journées un parfum d’été 1977, ce qui est pour le moins plaisant.

Karma To Burn, V : en disque, en concert, ce groupe ne déçoit pas. En ces temps de crise boursière, les valeurs sûres sont de mise.

Danzig, Death Red Sabbaoth : l’Elvis bodybuildé du metal est de retour avec ce qu’il faut comme hits poisseux et sombres atmosphères.

PJ Harvey « Let England Shake » : la diva du Dorset se recentre sur son pays, racontant son histoire à sa manière. Plus vraiment de furie rock n’ roll, mais une ambiance évoquant les sœurs Brönte et Jane Austen. Bon disque, mais un peu en-dessous du très beau « White Chalk » (2007).

Stupeflip, The Hypnoflip Invasion : mélancoliquement drôle (ou l’inverse). Réjouit également les enfants, avec ses histoires étranges, ses gros mots et ses tubes imparables.

Kylesa, Spiral Shadow : plus éthéré, mais pas moins direct, un album relativement facile à écouter et assez réussi dans le souci d’essayer de sortir de ses propres recettes.

Sepultura, Cairo : un album correct mais qui ne reproduit pas le miracle « Dante XXI » (2006).

Enfin, sur la petite plage de Cheronisos à Sifnos (Cyclades), j’ai croisé un type avec un tee-shirt de Monster Magnet, je l’ai évidemment abordé et, après quelques minutes de conversation, il est allé à sa voiture pour m’offrir l’album d’un groupe de stoner grec, Dala Sun (Sala Dun). Dans le plus strict respect des règles du genre, force est de constater que ces hellènes ont produit un remarquable disque, lourd et lancinant.

J’ai également profité de la réédition du premier album de Mac Cartney pour en acquérir un exemplaire (à l’aéroport d’Athènes, avec le dernier Tryptikon). Je ne sais si c’est parce que je suis émotionnellement déformé par les disques que j’ai écoutés dans mon enfance, mais il n’y a rien à faire, je ne change pas d’avis, ce garçon est un bienfaiteur de l’humanité et pas grand monde ne lui arrive à la cheville. A l’écoute de certains titres, le monde est ainsi plus doux, ce qui n’est pas toujours un mal (« Junk »).

P.S. écolo

Vu avec les enfants un classique, « Le monde du silence » de Cousteau et Malle (1955). Je ne résiste pas au plaisir de vous en narrer quelques glorieux passages. Jacques-Yves et ses copains (que des mâles, la clope au bec, quand ils ne sont pas dans l’eau) étudient les coraux : ils y mettent de la dynamite, tuent plein de poissons qu’ils ramassent ensuite pour les « étudier ». Les mêmes observent les baleines : ils heurtent un cachalot avec leur navire, puis en blessent un petit qu’ils finissent par achever à la carabine. Ils attachent le cadavre à leur bateau, ce qui évidemment attire les requins. Qualifiés d’ennemis mortels des plongeurs et des marins, ces derniers sont alors massacrés par dizaines, parfois achevés à coups de hache sur le pont. Lorsque l’on voit comment se comportait le précédent écolo favori des français, on relativise quelque peu les produits de bain de Hulot ou l’hélico d’Arthus-Bertrand !

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