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Citizen Dassault

L’homme pressé d’en finir avec la pluralité de la presse...

dimanche 26 septembre 2004, par Thomas Bourgenot

En juin dernier, Bruxelles autorisait le groupe Dassault à devenir propriétaire à 80% du groupe Socpresse, constitué notamment de titres comme Le Figaro, L’Express ou L’Expansion. Ce nouveau pas vers une concentration de la presse représente un risque supplémentaire pour sa pluralité et sa crédibilité.

« Serge Dassault, l’homme qui aimait la presse », titrait un article du Monde daté du 20 septembre 2004. Si la comparaison entre Serge Dassault et Charles Denner dans le film, « L’homme qui aimait les femmes » de François Truffaut, peut comporter quelques vérités, elle a en revanche ses limites. En effet, Charles Denner dans ce superbe film cherche à séduire toutes les femmes. Il cherche à les posséder et ainsi, d’une certaine façon, les influencer sur sa vision des choses. Jusqu’ici, cela correspond tout à fait à la manière dont le marchand d’armes conçoit l’amour de la presse : la posséder, l’influencer, et accroître ainsi son empire. Mais, ce qui fait la beauté du film, on ne le retrouve pas dans la vision de la presse par Serge Dassault. Charles Denner, dans « L’homme qui aimait les femmes », aime toutes les femmes. Il cherche ainsi à les séduire pour intégrer leur pluralité. C’est sur ce Point (si je puis me permettre le jeu de mot) que la comparaison commence à trouver sa limite. Et aussi sur le fait que Charles Denner, s’il séduit les femmes, ne les achète jamais.

Or Serge Dassault a de l’argent, et il se fait plaisir. En 1997, sur LCI, il nous donnait déjà sa conception de la presse. Il nous expliquait que son groupe devait « posséder un journal ou un hebdomadaire pour y exprimer son opinion » et « peut-être aussi répondre à quelques journalistes qui ont écrit de façon pas très agréable ». Car cet éminent patron de l’armement en avait « assez de [se] faire insulter dans un certain nombre de journaux, parce qu’il y a des gens qui sont incompétents et qui ne connaissent pas les vrais problèmes. » et donc il voulait pouvoir répondre. Car, lui connaît les vrais problèmes.

Et le problème avec la presse, c’est que parfois elle critique. Critique des productions d’armes incapables d’être aussi « chirurgicales » qu’elles ne le voudraient. Critique d’une certaine concentration des médias dans très peu de mains. Et parfois divulgation, notamment du fait que Serge Dassault ait été condamné à deux ans de prison avec sursis par la justice belge, pour versement de pots-de-vin en vue de l’obtention d’un marché militaire.

Mais, avec de l’argent, ce genre de critique s’achète. 1,5 milliards d’euros, c’est le prix à payer pour détenir les 70 titres de presse constituant le groupe Socpresse. Une bagatelle pour la cinquième fortune du pays, qui de toute manière est bien décidé à revendre les titres peu rentables pour augmenter sa mainmise sur les plus intéressants. On peut d’ailleurs soupçonner que ce choix de groupe de presse (outre le fait que le reste de la presse est détenu à peu de choses près, soit par Lagardère, soit par le groupe le Monde...) ait été déterminé par l’existence du Figaro et de toutes ses publications (Figaro Magazine, Madame Figaro...) au sein de la Socpresse. Serge Dassault souhaitait depuis longtemps « faire un journal libéral ». C’est tellement plus facile de l’acheter... D’autant que le Figaro a une très forte légitimité. Historique tout d’abord, puisque c’est le plus vieux titre de France. D’audience ensuite, puisqu’il se situe parmi les quotidiens les plus lus en France. De sérieux ensuite car s’il est vrai que ce titre est assez libéral (de « centre droit » dit-on), il fait souvent d’abord passer les faits, sans chercher à les faire coller à l’idéologie libérale. Ce qui, me direz-vous n’est pas si difficile que cela dans le monde dans lequel nous vivons...

L’ennui pour Serge Dassault, c’est que s’il continue tel qu’il est parti, il risque, à trop vouloir faire passer ses idées « saines » dans son nouveau jouet médiatique, de voir le Figaro décrédibilisé sur ce troisième niveau, c’est à dire celui du sérieux du titre. Certains chroniqueurs faisaient à juste titre remarquer que le groupe Dassault était, dans son carnet de commande, très dépendant de l’Etat, et notamment de son bras armé, j’ai nommé la Défense. Son avion de chasse, le Rafale, par exemple n’est vendu pour le moment qu’à l’armée française. La possession d’un titre comme le Figaro est alors censé devenir un outil de communication devant influencer les hommes politiques dans leur choix d’achat d’armement. Ce qui ne pouvait être qu’un soupçon lors de l’achat du groupe de presse est vite devenu avéré quand un article mentionnant le Rafale s’est vu largement amputé, et qu’une interview d’Andrew Wang, intermédiaire dans le contrat des frégates de Taïwan a purement et simplement été refusée.

La réponse, qui se voulait tranquillisante, de Serge Dassault à la société des rédacteurs du Figaro ne s’est pas faite attendre. « Il y a quelquefois des informations qui nécessitent beaucoup de précautions. (...) Il y a des informations qui font plus de mal que de bien. Le risque étant de mettre en péril des intérêts commerciaux ou industriels de notre pays. » On a du mal à croire qu’il parle vraiment de « notre pays ». Personnellement, j’imagine qu’il pense plus aux intérêts commerciaux et industriels de « sa » société.

Fier de son opération, il déclarait en outre que « Maintenant, [il a] un journal de droite, Le Figaro, et un journal de gauche, L’Express. » Hormis le fait qu’on doute réellement de la « gaucherie » de L’Express, il est a craindre que cette opération d’achat ne soit pas une bonne nouvelle pour la pluralité de la presse, ni pour la liberté d’expression au sein du groupe Socpresse-Dassault. Si le « chef » arrive à censurer un journal proche de ses opinions « saines », on a tout à craindre qu’il ne se prive pas avec un journal qui le soit moins. Et cet état de fait n’est pas temporaire. Depuis sa récente arrivée, Serge Dassault a déjà réussi a changé les statuts de la Socpresse, pour pousser la limite d’âge du président à 95 ans. Il a donc encore seize ans devant lui de règne sans partage sur son empire de papier, lui servant à consolider son empire d’acier.

Au final, ce rachat par Dassault d’un grand groupe de presse tel que la Socpresse n’est vraiment pas un bon présage pour le futur de ce secteur. Il ne fait que développer une concentration déjà très forte du paysage de la presse française. Ainsi, les deux groupes d’armement Lagardère et Dassault contrôlent à eux deux 70% de la presse française. Les 30% restant se partageant entre le groupe Le Monde et autres conglomérats internationaux tels Prisma-Presse Bertelsmann. Or ces groupes, loin de penser l’information comme un outil nécessaire à l’exercice de la démocratie, considèrent les journaux comme des « produits » qu’on vend « comme des voitures » ou des poireaux. « Il faut s’adapter à la demande » martèle Serge Dassault, et donc donner au public ce qu’il demande, en recopiant soigneusement ce que les autres journaux offrent. Des fausses agressions dans le RER aux accusations douteuses de pédophilie par des enfants en mal de reconnaissance, en passant par des matraquages comme la mort de Diana, on n’a pas fini de voir les faits divers (et souvent faux) faire la Une quand les enjeux importants ne sont sujets que d’encarts, voire tout simplement passés à la trappe.

Enfin, et c’est là le plus grand risque pour la presse, le fait que les groupes qui les détiennent soient largement « diversifiés », repose la question, s’il en était besoin, de la distinction entre information et publicité, distinction absolument nécessaire pour avoir une presse crédible, qui ne soit pas aux mains des hommes de pouvoir.

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