Sans diabolisation ni idéologie nous dit-on
Une campagne de « prévention » a récemment été lancée par le ministre de la santé, Philippe Douste-Blazy. Son sujet : le cannabis, et notamment, ses effets néfastes sur les « jeunes », qui en sont la principale cible (de la campagne). Son ambition : « sortir du débat idéologique » dans lequel la France serait enfermée...
La campagne cherche donc à « informer sans diaboliser », et c’est une belle tentative. Le problème apparaît quand on visionne les spots destinés à la télévision, où l’on voit des jeunes (comédiens) qui expliquent en quoi le cannabis les a « démotivé », « isolé », les a rendu dépendants et a participé à leur échec scolaire. Effectivement, tout le monde conviendra que suivre un cours après avoir fumé un (ou plusieurs) joints, ne peut pas aider à la scolarité. Tout le monde est d’accord, même les plus gros fumeurs qui sont parfois peu objectifs avec leur substance chimérique. Mais il y a la manière de faire, de dire et de montrer.
En effet, ces spots qui se veulent désidéologisés apparaissent comme assez manipulateurs, peu productifs concernant la prévention, voire contre-productifs concernant la diabolisation. Je m’explique.
Des jeunes vraiment « bien » ciblés
Assez manipulateurs, car sur six films, quatre mettent en scène des ados « issus de l’immigration » comme on dit en politiquement correct, et cinq de ces ados parlent avec un accent « banlieusard », ce qui n’échappera à personne. On sent alors une légère pointe de stigmatisation. On a l’impression en visionnant ces films, que le problème du cannabis est un problème des jeunes des banlieues, et c’est dommage, car n’importe quel professeur d’un lycée bourgeois du 16e arrondissement de Paris sait que « ses » jeunes aussi fument.
Peu productifs concernant la prévention, car il apparaît étonnant qu’un renvoi vers un numéro de téléphone permette d’arriver à l’objectif de faire baisser la consommation. Mais ça, je ne suis pas expert en matière de numéro de téléphone sociaux, alors, je n’approfondie pas... Mais tout de même, on imagine mal des jeunes dans cette situation prendre avec sérieux cette campagne, et encore moins les voir réellement s’identifier aux comédiens.
Enfin, contre-productifs concernant la diabolisation car les termes employés peuvent faire peur à des parents en proie au doute. En effet, la fin des spots est ponctuée par des termes comme « malaise », « bad trips », « isolement », « échec scolaire », et j’en passe. Tous ces termes incitent les parents à avoir encore un peu plus peur, et les enfermer dans une volonté de protection vis-à-vis de leur enfants, ce qui, en général pousse les enfants à continuer, voire à les emmurer dans leur comportement. Résultat : les parents et les enfants ne peuvent absolument pas se comprendre, chacun dans sa chapelle, et personne n’en sort gagnant...
Mais bon, tout cela n’est que mon humble avis. Si le gouvernement a décidé qu’une campagne de publicité accompagnée d’un numéro de téléphone pouvait résoudre le problème de santé publique que constitue le cannabis, je n’y peux pas grand-chose.
Néanmoins, je trouve dommage que ce type de campagne (assez chère pour sa productivité) soit mise en oeuvre, sachant que d’autres politiques en matière de drogues existent et permettent, elles, une réelle régulation, voire un contrôle.
Des constats...
Pour bien comprendre, il faut partir de plusieurs constats. Le premier, c’est que le montant global des profits issus de la drogue dans le monde est estimé par les Nations Unies à 400 milliards d’euros par an, et qu’une grande partie revient à des organisations mafieuses leur servant à financer d’autres activités criminelles nettement plus dangereuses tel le terrorisme.
Le second, c’est que malgré notre politique prohibitionniste de longue date, la France est dans le peloton de tête des consommateurs de cannabis (bien loin devant des pays qu’on taxe de « laxistes » comme la Hollande ou la Suisse...).
Troisièmement, on estime à 40 milliards d’euros par an les dépenses de police et de justice liées à la lutte contre les stupéfiants aux Etats-Unis et en Europe réunis.
Ensuite, le fait que la drogue soit un marché noir empêche tout contrôle de la qualité du produit, ce qui fait que nos « jeunes » fument souvent du cannabis coupé à d’autres substances augmentant encore davantage la nocivité de la consommation.
Enfin, le dernier constat à faire et qu’il faudra qu’on m’explique, c’est comment on va « soigner » ces « délinquants » en les enfermant en prison, où d’une part le cannabis circule quasi librement (sans quoi les prisons seraient ingérables...), et d’autre part où l’on ressort souvent plus criminel qu’on ne l’était en entrant. D’autant que notre pays est stigmatisé par les commissions et les ONG les plus sérieuses pour ses conditions déplorables de détention.
Ainsi donc, partant de ces constats, on peut arriver à plusieurs conclusions, et un questionnement.
Des conclusions...
Tout d’abord, si on légalise, on diminue de manière importante les profits des organisations mafieuses qui sont une de leur force. D’argent au noir, la vente légale de drogue devient alors visible, taxable, traçable, et on peut l’espérer, transparente.
Ensuite, une légalisation permettrait un réel contrôle de la qualité des produits vendus, un contrôle des taux de concentration en THC (Tetra Hydro Cannabinol, la substance active du cannabis) et un contrôle (voire la fin) des coupes diverses et variées opérées actuellement par les trafiquants, ce qui diminuerait de manière significative l’impact sur la santé publique de l’utilisation de drogues, et ce, à consommation égale.
Une légalisation permettrait en outre une réelle politique volontariste de diminution de la consommation comme on a pu le voir pour le tabac ou l’alcool.
La légalisation permettrait de désengorger nos tribunaux, nos prisons, et amènerait les policiers à se concentrer sur la vraie criminalité (financière notamment ?).
Enfin, la possibilité de taxer les produits vendus, couplée avec la diminution des coûts de justice et de police engendrée par cette vaine lutte permettrait d’aider à remettre nos comptes nationaux en ordre et d’augmenter la chère croissance du PIB, puisque l’argent qui va aujourd’hui à des organisations mafieuses (donc non comptabilisé), irait à des entreprises « respectables » qui déclareraient leurs bénéfices.
Je ne parlerai pas ici du fait que la décriminalisation de la vente et de la production permettrait aux agriculteurs de pays pauvres de vivre décemment, sans être confrontés pour vivre à des organisations criminelles. Ce serait « altermondialiste » et donc, sujet à caution...
...Et un questionnement
Mon questionnement est donc : à qui profite la prohibition ? A l’Etat qui doit payer des sommes faramineuses pour sa vaine lutte absolument contre-productive ? Aux consommateurs qui sont considérés comme des délinquants et qui donc sont contraints de côtoyer les organisations criminelles pour se fournir ? Ou aux organisations criminelles elles-mêmes qui font leur choux-gras sur ce marché noir leur permettant de créer de puissants réseaux et de financer leurs autres activités illégales ?
Personnellement, j’ai ma petite idée de réponse, mais, cela ne me convient pas. Je ne comprends pas nos gouvernements...
Un point d’histoire pour conclure : il y a eu dans les années 30 aux Etats-Unis une politique ultra répressive de prohibition de l’alcool. Dans les mêmes termes qu’aujourd’hui avec le cannabis, elle n’empêchait pas la consommation du produit, et créait une guerre des gangs. La légalisation n’a certes pas arrêté la consommation d’alcool, mais elle a mis fin aux guerres des gangs liées à l’alcool. Et aujourd’hui, pourquoi y a-t-il tant de morts dans les couches les plus défavorisées de la population aux Etats-Unis ? Ah oui. Une politique prohibitionniste ultra répressive...
Des liens :
Le regard du gouvernement : La campagne
Un autre regard en français : Cannabistrot
Un autre regard en anglais : Encod