Mais – il y a toujours un mais – sur notre bonne vieille Terre en voie d’uniformisation accélérée, on trouve encore des endroits et des moments qui font que la vie vaut la peine d’être vécue (avant la fin du monde). La vallée de Clisson au mois de juin entre indiscutablement dans cette catégorie. Et c’est ainsi que nous voilà partis pour notre quatrième Hellfest consécutif. Certes, la programmation nous est apparue moins croustillante que certaines années passées, mais n’est-ce pas, on n’y va pas que pour la musique, mais aussi pour l’ambiance. En effet, au bout d’un moment sur place, on a l’impression d’être le type le plus sympathique qui soit. Là n’est pas l’explication de cette sensation, en réalité, tout le monde au Hellfest – 115 000 personnes sur les trois jours - est éminemment sympathique (à part peut-être quelques ivrognes, mais bien inoffensifs).
Et c’est ainsi qu’en ces lieux les vibrations du monde ne nous parviennent plus qu’étouffées, peut-être est-ce cette atténuation que l’on vient chercher ici. Même les portables, le réseau étant vite saturé dans la campagne, ne nous permettent plus ce contact habituel et fréquent avec l’extérieur. D’une certaine manière, on respire un peu, avec les oreilles grandes ouvertes (certes protégées, ce serait dommage de devenir sourd).
Bienvenue dans l’intemporel, le heavy metal ne se soucie ni du temps qui passe, ni et surtout des modes. Si tant est que cela existe, un parfum d’éternité affleurerait presque sur la cité médiévale de Clisson.
Arrivés sur le site, nous découvrons des lieux nouveaux, le festival s’étant tout à la fois agrandi et déplacé, mais en restant sur la commune de Clisson. La décoration est plus impressionnante et sophistiquée, on trouve une tente supplémentaire (quatre en tout, plus les deux Mainstage, pour 157 concerts sur trois jours) et force est de constater que l’ensemble est plus aéré rendant la circulation plus fluide. Côté public, l’on constate une subtile variation, plus de filles et même plus de filles « normales » !! En même temps, est-ce qu’on vient pour voir des filles normales, je vous le demande.
On a aussi un peu les pieds dans la boue (odorante au surplus, on est à la campagne), parce que au cas où cela vous aurait échappé, ça commence à faire un moment qu’il fait mauvais sur notre beau pays au climat tempéré. Chaussures de randonnée, vêtements de pluie et laine polaire s’imposent, et ils serviront.
Nous commençons notre festival par Solstafir, ma découverte islandaise de l’année 2012 – on ne sait jamais, peut-être en ferais-je d’autres avant 2013. Nous arrivons après le début, il est vrai qu’ils jouent trop tôt, 13 heures 35, on avait le supermarché à faire, mais, à l’instar du plaisir que provoque l’écoute de leur dernier – double - disque, l’on est vite plongé dans leur musique toute d’ampleur et de mélancolie. Le groupe trouve ses marques dans ses origines géographiques et on se sent très vite comme porté vers une nature belle et aride. Las, ce sera trop court et l’atmosphère eût certainement été plus adaptée à un nocturne.
Le temps de faire mes courses au stand officiel du Hellfest (on m’avait passé des commandes) et on part vers les Mainstage écouter Molly Hatchett, du bon gros rock sudiste. Mais cela s’avérera aussi laid à voir qu’à entendre. Du coup, forcément, on ne restera pas.
Matt Caughthran de The Bronx
Première vraie découverte du festival et surtout première baffe (on est un peu masochiste dans ce milieu) : The Bronx qui, comme leur nom ne l’indique pas, est de... Los Angeles. Le genre développé ici relève du hardcore, les compositions sont excellentes et le groupe joue fort bien. C’est toujours un plaisir que de voir ce genre de combos qui, jouant à une heure improbable, devant un public parfois clairsemé et souvent ignorant de leur discographie, avec un temps limité (35 minutes en l’espèce), mettent alors une énergie sans pareille pour bouffer les spectateurs et tout emporter sur son passage. C’est exactement là que l’on se situe. Très vite, la foule est déchaînée et les circle-pits s’enchaînent. C’est d’ailleurs toujours amusant cet appétit qu’ont les fans à se fracasser les uns contre les autres pour immédiatement se précipiter à la rescousse à la première chute.
Nonobstant l’indiscutable réussite de la première partie du set, le chanteur enfonce le clou en descendant chanter dans la foule, la traversant à pieds ou porté à bout de bras, tout cela entre pogos et douche de bière. Indéniablement, c’est la fête. Il finira par me rentrer dedans à ma grande surprise, mais cela m’a permis de me retrouver visible sur la vidéo du concert que l’on peut visionner sur le site d’Arte (très chic). A l’issue des hostilités, l’un de nous retrouvera deux portefeuilles dans la fosse désertée. On comprend mieux l’utilité du bureau des objets trouvés au Hellfest.
Nous passons ensuite en intérieur, sous la tente « The Valley », pour aller écouter Orange Goblin. Groupe anglais de stoner - sludge, qui brille surtout par ses riffs épais et son rock n’ roll de bon aloi. Nous n’épiloguerons pas sur le grand débat de notre séjour : « le stoner est-il du doom pour les bobos ? » nous contentant de ne pas bouder notre plaisir, l’enthousiasme du groupe faisant plaisir à voir. Le chanteur portait un tee-shirt du film de Romero « Dawn of the Dead », marque indiscutable de bon goût (d’ailleurs je m’en suis trouvé un à l’Extreme Market). J’ai également noté de superbe solos poisseux. Bref, “ They come back to take the livin’.”
En sortant, très mauvaise surprise, il pleut. Faute de concerts nous tentant, on s’aventure au Metal Corner pour voir le match France Ukraine, match également interrompu par... la pluie. On suit la première mi-temps sous un déluge continu, nous sommes trempés et il faut bien reconnaître que c’est tout de suite moins amusant. On en vient à se demander, frigorifié, pourquoi s’infliger un tel traitement. Et puis on retrouve par hasard des copains de lycée, le soleil fait une percée réussie entre les gouttes et Lynyrd Skynyrd monte sur scène sur la Mainstage 1. Alors que je m’attendais à un pathétique spectacle Républicain, c’est un concert fabuleux qui nous est servi. Je chante tout par cœur, normal, je connais tout par cœur. Le final attendu mais jouissif, « Sweet Home Alabama » et « Freebird », nous a définitivement ragaillardis, on en veut plus et encore.
Restant dans la musique sudiste, nous tentons une expérience sonore originale avec Hank III. Décrire sa musique s’avère ardu. Le groupe est composé d’un banjo, d’un violon, d’une guitare slide, d’une contrebasse et d’une batterie offensive, l’ensemble étant surplombé par l’étrange voix nasillarde dudit Hank III. La musique est répétitive et entêtante avec un fort parfum de Deep South. D’ailleurs, ils ont tous un chapeau de cowboy, sauf le chanteur qui porte une casquette, mais on ne va pas chipoter. L’ensemble, aussi acoustique et inscrit dans la tradition country américaine qu’il soit, se rapproche ponctuellement des expérimentations sonores de Primus ou Mr Bungle.
Cette première journée se termine pour nous avec une vieille connaissance, Megadeth. Le groupe est quelque peu desservi par un son tournant au gré du vent, mais Mustaine persiste dans son retour de forme, le concert sera donc de haute volée. « Hangar 18 », « In My Darkest Hour » et autre « Sweating Bullets », on se régale joyeusement. Mustaine reste souriant et enthousiaste de bout en bout, finalement vieillir lui va si bien. Il est minuit passé et parce que ça dure tout de même trois jours cette affaire, nous décidons de rejoindre nos pénates.
Retour le lendemain sur le site - presque – ensoleillé, à l’heure du goûter, pour écouter, sous la tente « The Valley », le doom atmosphérique des italiens d’Ufomammut. À l’instar de Solstafir la veille, notre entrée en matière est planante et éthérée. On a l’impression d’assister au mouvement lent et inexorable des galaxies, une entrée en matière qui eut certainement encore été plus pertinente au cœur de la nuit. A l’ à l’issue du concert, nous quittons la tente hypnotisés, comme éblouis par la lumière extérieure.
Une petite tentative pour écouter Uriah Heep, mais ce ne sera encore pas pour cette fois, ils sont vieux et moches, on n’a pas envie de découvrir ce groupe dans cet état.
S’ensuit une petite excursion sous la tente « The Warzone » pour découvrir les Cancer Bats : au bout de quelques minutes, on se rend bien compte que l’on a affaire à du hardcore à la mode, sans grande personnalité. Ils s’avèrent être canadiens et du coup s’essaient au français : « alors on fait la guerre maintenant ? ». Nous partons sans persister plus avant.
Sur la Mainstage, Exodus entre en scène et pose le décor par ce propos frappé au coin du bon sens : « we came all the way from California to teach you a lesson in violence ». C’est indiscutable. En plus, de Californie, ils nous ont également ramené le soleil. La poussière s’envole, nous regardons cette sauvagerie de loin, en souriant, même si je les trouve moins efficaces qu’il y a deux ans.
Nous optons ensuite pour une pause dînatoire à base de sandwichs à la viande et de flageolets dégustés à la fraîche, sous les arbres. Ce nouveau site est formidable.
Je tente ensuite une échappée solitaire pour aller écouter Sebastian Bach, même si son hard rock 80’s risque éventuellement de paraître terriblement daté. Musicalement, ce n’est pas passionnant, mais c’est fort sympathique et je me joins gaiement à la foule pour chanter « Youth gone Wild » (alors qu’on n’est plus si jeune et pas tellement sauvage finalement).
Pour retrouver mes camarades, puisqu’on ne peut compter sur les portables, je retourne dans « The Valley » où se produit YOB. C’est lourd et brutal, mais la voix trafiquée me crispe un peu. Au bout d’un moment, leur schéma basé sur le même principe, un riff, un tempo, assénés jusqu’à épuisement, me lasse terriblement.
The Obsessed
En ces mêmes lieux, je goûterai nettement plus Saint Vitus qui fait son retour au Hellfest. Groupe dont la musique transcrit souvent de sombres humeurs mais qui, avec ce succès arrivé tardivement, semble chaque fois savourer sans retenue le plaisir de jouer loin de chez eux devant des publics conquis. La guitare de Dave Chandler est toujours aussi particulière et hypnotique et Wino a simplement la classe (ce que nous pourrons vérifier à nouveau le lendemain avec The Obsessed). Magnifique concert.
En ce samedi soir sur Clisson se produit un groupe prétendant s’appeler Guns n’ Roses. De ce groupe que j’ai tant aimé ne reste que le chanteur, Axl Rose (et le pianiste Dizzy Reed). Du coup, on ne se met pas de pression (de toutes façons, au Hellfest, la pression, on la boit), si c’est mauvais, on ira se coucher. On ne laissera pas un mauvais spectacle gâcher nos beaux souvenirs de jeunesse. Dès le début du concert, la qualité des titres frappe encore, mais c’est quand même joué sans génie ni finesse. Et la basse écrase tout (problème qui s’avérera récurrent sur les deux Mainstages). Mais quand même, si ce n’est plus ce que c’était, c’est encore quelque chose. Et qui me touche en plus. Les titres du superbe "Chinese Democracy" ressortent bien et en plus est joué le somptueux « Estranged ». J’en ai les larmes aux yeux, comme c’est étrange.
Si le groupe est peu subtil, force est de reconnaître que "ça joue". On a d’ailleurs souvent l’occasion de le vérifier, la vedette s’absentant régulièrement, laissant ses sbires interpréter solos, instrumentaux et même chansons (le bassiste). C’est ainsi que l’on voit même surgir un piano à queue – une première au Hellfest ? - pour une relecture par Dizzy Reed de « Baba O’Riley » des Who. Mais, au bout d’un moment, je décroche devant cette impression d’un spectacle qui serait identique où qu’il se produise. Le show est millimétré, nulle est laissée la place à l’incident. Plus de roses que de flingues décidément. Nous quittons les lieux avant la fin, vérifiant l’assertion selon laquelle on ne peut pas être et avoir été.
Le troisième jour arrive vite. On commence par écouter distraitement Black Label Society à 15 heures, l’idée étant d’être bien placé sur la Mainstage 2 pour voir Walls of Jericho car je suis toujours amoureux de Candace Kucsulain. Le groupe de Zakk Wylde n’est pas désagréable pour patienter, mais ce n’est définitivement ni subtil, ni original.
Arrivent Walls Of Jericho, pas d’erreur, pour la sauvagerie joyeuse, ce sont les meilleurs. Ils peuvent venir tous les ans. A l’avant de la fosse, la folle agitation soulève un impressionnant nuage de poussière sur lequel nous flottons gaiement. Candace ne cesse d’haranguer la foule, sourire aux lèvres et lance même un défi aux spectateurs enthousiastes, réaliser le plus gros circle-pit du festival. Evidemment, elle y arrive. "Show me some fuckin’ love". Pas de problème Candace.
Avec Hatebreed à la suite sur la Mainstage 1, on reste dans la même mouvance, mais en plus professionnel et carré et du coup infiniment moins intéressant. On déserte les lieux pour tenter Spudmonsters sous la « Warzone », qui se révèle plus enthousiasmant car plus frais, les groupes qui ont faim se repèrent vite au Hellfest. Mais, là encore, on ne s’attarde pas.
Nous revenons en Terra Cognita avec le légendaire Blue Oÿster Cult sur la Mainstage 1. Las, le son est exécrable, avec une fois encore une basse qui écrase tout. C’est fort regrettable, je me faisais une joie. En bougeant un peu vers le centre, on trouve un point d’équilibre sonore dans cette bouillie et c’est avec délectation que l’on se régale de « Godzilla », « Cities on Flame with Rock n’ roll » et autres « Burnin for You ». L’expression n’est en l’espèce pas galvaudée : ils vont mettre tout le monde d’accord (sauf Bertrand M, mais va comprendre). Juste derrière moi, Dave Chandler et Mark Adams de Saint Vitus semblent prendre également un plaisir fou. J’irai les saluer à la fin, ce sont des garçons délicieux.
On file voir Pentagram. La dernière fois, leur concert au Hellfest avait été annulé pour cause de perte de son… dentier par le chanteur Bobby Liebling ! Il est vrai que Bobby n’est pas seulement vieux, il est carrément revenu d’entre les morts, pour jouer la musique du Diable. Et de quelle façon ! Son petit groupe est sacrément performant, ça swingue, ça groove, c’est beau, je me sens comme chez moi dans leur bassine fumante. C’est beau les perdants magnifiques.
Le temps file, mais on s’offre quand même un quart d’heure de Mötley Crüe, ça ne pouvait pas nous faire de mal. Il sont bien plus en train qu’il y a quatre ans, mais nous les quittons quand même, The Obsessed a notre priorité. Voilà près de vingt ans qu’on rêvait de les voir, et voilà que cela se réalise. Ce concert s’avérera parfait, sombre et torturé comme on aime. Wino ne fait que le chanteur chez Saint Vitus, mais ici, avec une guitare, il a encore plus d’allure.
Son bassiste, Guy Pinhas, français de son état, interpelle le public : « Ca va ? Vous vous amusez bien ? » Cris enthousiastes de la foule. « Vous buvez bien, vous fumez bien ? ». Là encore, approbations sonores du public. « Vous baisez bien ? ». Le bassiste constatera en riant que la réponse se fera bien moins enthousiaste, que voulez-vous, si l’aficionados de heavy metal semble à l’aise avec thanatos, cela apparaît comme bien plus compliqué avec eros… Sur une reprise de Motörhead, « Iron Horse », le concert se termine.
Ravis mais fatigués, nous décidons d’en rester là. Nous renonçons, en vrac, à l’expérience sonore de Sunno, à la débâcle d’Ozzy et à une dernière fête avec Biohazard. Faisant durer les adieux, en buvant une dernière bière, on regarde déjà tristement ces lieux qui nous manqueront un an durant. La pluie se met à tomber, il est temps de clore les débats comme on dit dans ma partie.
Pendant le concert des Guns n’ Roses, j’ai sympathisé avec un garçon, tatoueur parisien de son état. Ce dernier me racontait avoir écouté ledit groupe alors qu’il était au collège. Je lui ai répondu que pour ma part, à la même époque, cela faisait déjà un moment que j’avais quitté le système scolaire. Semblant étonné, il m’a alors interrogé sur mon âge. Lorsque je lui déclarais être âgé de 41 ans, sidéré, il s’exclama « j’ai 33 ans, putain, faut vraiment que j’arrête la drogue !! ». Pour rester jeune, surtout, restez heavy.
Sébastien
The Obsessed « Neatz Brigade »
« The picture that I wanted to see Were paintings in the wrong museum, The difference between me and you, Is like making love in a mausoleum. »
