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13 trois quart, c’est pas 14

« Les Géants » de Bouli Lanners

vendredi 18 novembre 2011, par Sébastien Bourdon

Alors que la France entière semble se ruer dans les salles obscures pour, une fois encore, se voir et se croire telle qu’elle n’est pas (« Les Intouchables », tout est dans le titre), laissez-moi vous écrire quelques lignes pour vous recommander un petit chef d’œuvre qui vous distraira peut-être du chemin des masses avides de « distraction ».

Quittons donc notre beau pays pour la Belgique, pays que filme Bouli Lanners comme s’il s’agissait d’un grand espace vierge, une Amérique, un Far West au cœur de la vieille Europe. Son précédent film, Eldorado (encensé en ces pages), filmait l’errance de deux paumés, en s’inscrivant dans la tradition cinématographique du road-movie. Ce nouvel opus, mettant en scène trois pré adolescents, s’il poursuit le même principe d’un film en mouvement, va plutôt chercher ses racines du côté du conte.

Nous sommes à la fin de l’été, quelque part dans les Flandres, trois jeunes garçons, visiblement livrés à eux-mêmes, sans que les raisons qui expliqueraient cette situation nous soient clairement données, entament une errance sans but déterminé. Symboliquement, sans doute, cette fin de la période estivale fait écho chez les protagonistes au proche et inéluctable passage à l’âge adulte. Toutefois, s’ils semblent verbalement aguerris sur la sexualité et la violence (et à la consommation de drogue douce), ces petits sauvageons ne sont en réalité pas sortis de l’enfance, et ce n’est que la dureté de leur monde qui les pousse ainsi au mouvement. Nos héros sont en effet à l’âge ou l’on hésite encore entre la tendresse de la mère (faisant ici cruellement défaut) et les femmes fantasmées à venir (certes souvent espérées, et pas souvent atteintes, mais là aussi se trouve l’apprentissage). La confusion sentimentale entre ces deux légitimes besoins est superbement interprétée par le plus jeune des protagonistes dans une scène bouleversante (je n’en dirai pas plus, l’on pourrait me reprocher de trop dévoiler).

Les paysages somptueux, on se croirait au Québec, et sont propices à la rêverie picaresque et bucolique. Mais comme chez Perrault et Grimm (et Charles Laughton), dans la forêt se cachent des loups, même si surgissent parfois des fées.

Si l’on ne saura pas grand-chose des drames de ces enfants (la mère n’est qu’une voix au téléphone, le père n’est pas évoqué), on les verra se colleter à un monde d’adultes souvent un peu effrayant et décalé, renforçant l’aspect fantasmatique et rêveur de l’histoire. Tous les acteurs sont à ce titre impressionnants, qu’ils soient drôles ou terrifiants (du coup, encore plus drôles en fait), les plus extraordinaires étant les trois enfants. Filmer les enfants est un exercice ardu, Bouli Lanners le réussit avec une aisance qui force le respect, il ne trahit jamais la profondeur et la grâce de ces âges. Ils n’ont pas vraiment de raisons de rire et pourtant c’est ce qu’ils font, se défiant ainsi du sort qui s’acharne. La beauté de la nature semble ainsi répondre à leur joie inébranlable d’être vivant (mais triste).

La vision de ce film permet de constater une fois encore la vigueur du cinéma belge, qui par son traitement visuel ou par l’humour particulier et étrange qui s’y développe, se distingue de notre cinéma hexagonal dès la première seconde de visionnage. La musique, sorte de folk-rock acoustique faisant parfois penser à Jeff Buckley (The Bony King Of Nowhere, groupe dont je ne sais rien), est également superbe, mais en Belgique, de toutes façons, on sait faire du rock n’ roll.

Ce film est beau, courez-y vous dis-je.

Sébastien

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